Projet B.I Solution Upgrade

Rôle
Product designer
Client
Nexans, via Exakis-Nelite
Secteur
Industrie, commerce
Date
2023

Et si le problème n'était pas les données, mais ce qu'on cherchait à leur faire dire ?

Les équipes commerciales de Nexans pilotent leur activité depuis un fichier Excel de dix-huit pages, dont le temps de chargement atteint trente minutes. Certaines business units se retrouvent purement à l'arrêt. La direction décide de migrer vers Power BI. J'interviens comme product designer, avec un accès direct aux directeurs de BU, aux managers et aux commerciaux.

On m'a demandé de mieux montrer les données.
Il fallait d'abord savoir ce que l'activité avait besoin de décider.

01
Dix-huit pages d'Excel, trente minutes de chargement
L'outil de pilotage commercial est devenu un obstacle. Des business units entières se retrouvent bloquées, les remontées s'accumulent, la direction décide de migrer vers Power BI.
02
Le vrai sujet n'était pas la donnée, mais ce qu'elle devait servir à décider
Entretiens et enquête à tous les niveaux. Les utilisateurs ne savent pas exprimer leur besoin, non par incompétence, mais parce que l'outil les a habitués à consulter des chiffres plutôt qu'à poser des questions. On partait de ce qu'on pouvait mesurer, jamais de ce qu'il fallait trancher.
03
Les Atomic Metrics : co-concevoir le BI depuis les décisions réelles
Une carte d'identité par métrique — à quoi elle sert, comment elle se construit, à quoi elle se relie, comment la visualiser. Remplies en atelier avec les utilisateurs, elles font apparaître les priorités et deviennent la structure même des pages du BI.
04
Chaque métrique a besoin d'une autre pour ne pas dériver
Une métrique isolée devient une cible, et cesse d'être une bonne mesure. D'où le couple moteur / boussole : l'une propulse la performance, l'autre garde le cap sur l'objectif réel. C'est leur tension qui produit la justesse.
05
Un outil que les équipes s'approprient, et qui grandit avec elles
Cinq pages centrales et trois pages adaptées aux besoins spécifiques des business units, un chargement quasi instantané, une architecture pensée pour se répliquer et évoluer. Près de 100% d'adoption.
06
Deux leçons : sur l'outil, et sur la nécessité de l'information
L'outil n'est jamais la finalité, il est le vaisseau de la décision. Et rien ne mérite d'exister par défaut : toute information qui n'éclaire aucune décision doit être questionnée.

Le détail

01 — Le problème, tel qu'il était posé

Un outil de pilotage devenu un obstacle

Nexans, acteur mondial du câble, pilote son activité commerciale depuis un fichier Excel de dix-huit pages. Le système est lent, illisible, et n'absorbe plus l'évolution des besoins. Il faut parfois une calculatrice pour retrouver un chiffre que le tableau devrait donner.

Les temps de chargement atteignent trente minutes. Les sauvegardes et mises à jour quotidiennes deviennent une corvée à part entière. À plusieurs reprises, des business units entières se retrouvent à l'arrêt, incapables d'ouvrir le fichier. Après des remontées répétées, la direction décide de migrer vers une solution Power BI.

Transformer l'Excel en un outil moderne. Réduire les temps de chargement. Voilà ce qu'on me demandait de regarder.

Posé ainsi, c'est un problème de migration technique : porter des données existantes vers une meilleure interface, avec de meilleurs temps de réponse.

02 — Le déplacement du regard

On savait tout afficher, et rien décider

J'avais un accès complet aux utilisateurs — directeurs de business unit, managers commerciaux, commerciaux terrain — pour de la recherche qualitative et quantitative. Ce qui remonte des entretiens est plus troublant qu'un problème d'ergonomie.

Les utilisateurs peinent à formuler leur besoin. Pas par incompétence : parce que l'outil les a formés à consulter des chiffres, jamais à poser des questions. La complexité du système a créé une déconnexion — beaucoup l'évitent purement et simplement, et ceux qui l'utilisent y cherchent une information sans savoir ce qu'ils en feront.

Côté produit, la rigidité de l'architecture rend chaque demande d'évolution coûteuse. Côté métier, ajouter une vue ou intégrer un jeu de données représente un investissement tel que la business unit y renonce. Le système est figé et cher, et chaque itération le fige davantage.

Mais le motif commun, à tous les niveaux, est ailleurs. On avait construit un outil qui part de la donnée disponible et cherche ensuite à quoi elle pourrait servir. Jamais l'inverse. Personne ne s'était demandé quelles décisions cette organisation devait prendre, ni de quoi elle avait besoin pour les prendre.

On ne concevait pas un outil de décision. On concevait un affichage de données, en espérant que les décisions suivraient.

Le déplacement tient en une bascule : passer d'une approche data-driven à une stratégie business-centered, data-informed. On ne part plus de ce qu'on peut mesurer, mais de ce que l'activité a besoin de trancher — et la donnée redevient un moyen au lieu d'être le sujet.

03 — L'instrument

Les Atomic Metrics, ou comment faire dire aux gens ce qu'ils cherchent à savoir

Le problème pratique était le suivant : si les utilisateurs ne savent pas exprimer leur besoin en données, on ne peut ni les interroger frontalement, ni décider à leur place.

D'où la méthode des Atomic Metrics. Chaque métrique reçoit une carte d'identité qui pose quatre questions : à quoi elle sert, comment elle se construit, à quoi elle se relie, comment elle pourrait se visualiser. En atelier, les participants complètent ces cartes ensemble — et ce faisant, ils rendent visibles leurs priorités, les relations entre les indicateurs, et les questions qui comptent vraiment pour eux.

Le résultat n'est pas une liste de KPI. C'est une base partagée à partir de laquelle se dessinent les pages du BI, sa navigation et sa logique de données. Une carte dit non seulement ce qu'on veut mesurer, mais où cette mesure doit apparaître et comment on interagira avec elle.

On ne demande pas aux gens quelles données ils veulent. On construit avec eux ce qu'ils cherchent à savoir.

04 — Le monde que le déplacement fait apparaître

Une métrique seule finit toujours par mentir

Concevoir depuis les décisions plutôt que depuis les données fait surgir un problème que l'ancienne approche masquait : une bonne métrique ne se contente pas de mesurer, elle oriente. Et dès qu'elle oriente, elle devient une cible — donc elle se dégrade.

C'est la loi de Goodhart : quand une mesure devient un objectif, elle cesse d'être une bonne mesure. Ce n'est pas un accident, c'est une propriété. Dès qu'un indicateur devient le point de focalisation unique, les équipes trouvent des moyens de l'optimiser — souvent au détriment de la qualité, de l'éthique ou du long terme.

La réponse que j'ai construite ne consiste pas à trouver la métrique parfaite, mais à ne jamais en laisser une seule décider.

Le moteur

La métrique primaire, celle qui propulse la performance de l'organisation. Elle donne la puissance et rend l'action mesurable.

La boussole

La métrique de garde, celle qui maintient le cap sur l'objectif réel de l'activité et empêche de courir après des signaux trompeurs.

Un moteur seul avance sans direction ; une boussole seule indique sans avancer. Ce qui produit la justesse n'est ni l'un ni l'autre, mais la tension entretenue entre les deux. C'est ce couple qui structure les cartes de métriques, et à travers elles, tout le système.

05 — Ce que ça a produit

Un outil que les équipes s'approprient, et qui grandit avec elles

La refonte s'est traduite par une architecture d'information qui suit les décisions plutôt que les tables de données : cinq pages centrales communes à tous, et trois pages adaptées aux besoins propres de chaque business unit. Une hiérarchie de l'information lisible, un filtrage puissant, et la fin des tableaux encombrés au profit d'une vue d'ensemble immédiate.

Côté produit, une V1 conçue pour se répliquer : la structure s'adapte à chaque business unit sans être reconstruite, les fonctionnalités sont priorisées selon les besoins réels, et la structure de données a été reprise pour rester utilisable dans la durée.

~100%
d'adoption par les équipes commerciales
30 min → instantané
de temps de chargement, pour un accès aux données en temps réel

Au-delà des chiffres, le changement le plus notable est ailleurs : les équipes ont cessé de subir l'outil. Les goulots d'étranglement opérationnels ont disparu, les coûts liés au traitement des données ont baissé, et la qualité de la donnée s'est améliorée d'elle-même — parce que chacun savait enfin à quoi elle servait.

06 — Ce que ce projet a ancré dans ma pratique
Sur l'outil
L'outil n'est jamais la finalité. Il est le vaisseau de la décision —
et une donnée qui n'interroge rien n'est qu'un passager de plus.

On m'avait demandé de mieux afficher des chiffres. Le travail a consisté à comprendre ce que cette organisation cherchait à savoir — et à découvrir qu'elle ne se l'était jamais demandé, parce que l'outil avait pris la place de la question. Un tableau de bord ne vaut pas par ce qu'il montre, mais par les décisions qu'il rend possibles.

Sur la nécessité de l'information
Rien ne mérite d'exister par défaut. Toute donnée, toute information qui n'éclaire aucune décision
doit être questionnée.

Depuis ce projet, je pose la même question à chaque information que je fais figurer quelque part : qu'est-ce qu'elle permet de trancher qui ne l'était pas sans elle ? Celle qui ne sait pas répondre n'est pas neutre — elle occupe de la place, détourne l'attention, et laisse croire qu'on sait quelque chose. Cette exigence, je l'applique aujourd'hui à chaque écran, chaque fonctionnalité, chaque étape d'un parcours. C'est devenu ma constante, quel que soit le terrain — seuls les moyens changent.