Design transformatif, systémique, d'expérience — trois familles qui s'ignorent et partagent pourtant le même territoire : la liminalité.
Il existe trois grandes familles du design qui travaillent toutes, à leur façon, la question humaine. Elles ont des vocabulaires différents, des méthodes différentes, des communautés différentes. Elles se lisent rarement. Et pourtant, en les regardant de près, elles font exactement la même chose — sans jamais se le dire.
Le design transformatif cherche à changer les personnes en profondeur — leurs croyances, leurs identités, leurs façons d'être au monde. Le design systémique cherche à comprendre et transformer les systèmes complexes dans lesquels les personnes évoluent. Le design d'expérience cherche à créer des moments vécus qui marquent durablement.
Trois ambitions différentes. Trois langages différents. Et pourtant, au cœur de chacune, le même geste fondamental : créer un espace de passage. Un moment où quelque chose qui était d'une façon cesse de l'être — et où quelque chose de nouveau devient possible.
Ce geste a un nom. Il vient de l'anthropologie, pas du design. Et il est temps de le nommer pour ce qu'il est.
Avant de montrer ce qu'elles partagent, regardons ce que chacune fait — et surtout ce qu'elle ne dit pas.
Dans les trois cas, le travail réel est invisible dans le vocabulaire officiel. On parle de transformation, de systèmes, d'expériences — mais jamais du territoire commun qui les rend possibles.
En 1909, l'anthropologue Arnold Van Gennep a décrit quelque chose d'universel dans les sociétés humaines : les rites de passage. Chaque transition importante — naissance, initiation, mariage, mort — suit la même structure en trois temps.
Victor Turner a approfondi ce modèle en montrant que la phase liminale n'est pas juste un vide entre deux états — c'est un espace de transformation intense, chargé d'ambiguïté et de potentialité. C'est là que les identités se déconstruisent et se reconstruisent. C'est là que les liens les plus forts se créent.
Et c'est exactement ce que les trois disciplines du design cherchent à créer — sans jamais utiliser ce mot.
Le design transformatif crée des espaces liminaux pour les personnes. Le design systémique crée des espaces liminaux pour les organisations. Le design d'expérience crée des espaces liminaux pour les vécus.
La liminalité est leur territoire commun. Le sol dans lequel leurs pratiques s'enracinent. Et tant qu'elles ne le nomment pas, elles ne peuvent pas se parler — ni se rejoindre dans quelque chose de plus grand.
Ce n'est pas une métaphore. Chaque concept central des trois disciplines a son équivalent direct dans le modèle liminal.
Ces correspondances ne sont pas des coïncidences. Ce sont des convergences indépendantes vers la même vérité : la transformation humaine passe toujours par un espace d'entre-deux. Les disciplines l'ont découvert chacune de leur côté, en le nommant différemment.
Mais il manque encore quelque chose dans ce tableau. La liminalité telle que Van Gennep et Turner la décrivent est essentiellement individuelle — une personne qui traverse un rite de passage, accompagnée par sa communauté.
Ce que les coopérations humaines révèlent, c'est une dimension que l'anthropologie classique n'a pas pleinement explorée : la liminalité relationnelle. L'espace d'entre-deux qui se crée entre des personnes qui coopèrent — et qui les transforme mutuellement.
Ce n'est pas une personne qui traverse un passage. C'est un collectif qui traverse quelque chose ensemble — et qui ressort différent, avec de nouveaux liens, une nouvelle mémoire partagée, une nouvelle façon de se voir les uns les autres.
Et pour que cet espace existe, il faut que quelqu'un le crée. Quelqu'un qui voit le territoire avant d'y entrer. Quelqu'un qui pose les conditions pour que la transformation soit possible.
C'est là qu'apparaît un concept que les trois disciplines n'ont pas encore nommé. Celui qui précède et conditionne toute liminalité.
Avant d'entrer dans l'espace liminal, il faut voir sa géographie complète. Ce moment de contemplation du territoire — c'est la métaliminalité.
Design transformatif, systémique, d'expérience — elles travaillent toutes la liminalité. Elles créent des espaces de passage, des moments d'entre-deux où les personnes, les systèmes et les vécus peuvent se transformer.
Ce qu'elles n'ont pas encore, c'est le concept qui précède tout ça. Celui qui permet de voir la géographie complète avant d'y entrer. Celui qui crée le seuil.
C'est l'objet de l'article suivant.