La relation, le paradigme humain pour une théorie unificatrice du design  ·  Article 2 / 5

Ce que les trois disciplines
font sans le dire.

Design transformatif, systémique, d'expérience — trois familles qui s'ignorent et partagent pourtant le même territoire : la liminalité.

Brann — Projet Réciprocités
La MYNE · 2026
9 min de lecture

Il existe trois grandes familles du design qui travaillent toutes, à leur façon, la question humaine. Elles ont des vocabulaires différents, des méthodes différentes, des communautés différentes. Elles se lisent rarement. Et pourtant, en les regardant de près, elles font exactement la même chose — sans jamais se le dire.

Le design transformatif cherche à changer les personnes en profondeur — leurs croyances, leurs identités, leurs façons d'être au monde. Le design systémique cherche à comprendre et transformer les systèmes complexes dans lesquels les personnes évoluent. Le design d'expérience cherche à créer des moments vécus qui marquent durablement.

Trois ambitions différentes. Trois langages différents. Et pourtant, au cœur de chacune, le même geste fondamental : créer un espace de passage. Un moment où quelque chose qui était d'une façon cesse de l'être — et où quelque chose de nouveau devient possible.

Ce geste a un nom. Il vient de l'anthropologie, pas du design. Et il est temps de le nommer pour ce qu'il est.

Portrait des trois disciplines

Avant de montrer ce qu'elles partagent, regardons ce que chacune fait — et surtout ce qu'elle ne dit pas.

Design Transformatif
Conçoit des dispositifs qui changent les personnes en profondeur — leurs croyances, leurs identités, leur façon d'être au monde. Travaille le Soi Actuel, le Soi en Transition, le Nouveau Soi.
Ce qu'elle ne dit pas : elle travaille des espaces de vulnérabilité et de dissolution de l'identité ordinaire — des espaces liminaux — sans toujours les nommer ainsi.
Design Systémique
Cartographie et transforme les systèmes complexes — acteurs, interdépendances, effets de bord, dynamiques émergentes. Cherche les leviers de changement dans la complexité.
Ce qu'elle ne dit pas : les moments de bascule dans un système sont des moments liminaux — des états d'entre-deux où les règles du jeu ne s'appliquent plus et où tout peut se reconfigurer.
Design d'Expérience
Conçoit des moments vécus qui marquent durablement — parcours, émotions, mémoire. Cherche à créer des expériences peak qui transforment la relation à un produit, un service, un lieu.
Ce qu'elle ne dit pas : les expériences qui marquent vraiment sont celles qui font sortir la personne de son ordinaire — des traversées liminales, pas des moments de confort optimisé.

Dans les trois cas, le travail réel est invisible dans le vocabulaire officiel. On parle de transformation, de systèmes, d'expériences — mais jamais du territoire commun qui les rend possibles.

Le territoire qu'elles partagent

En 1909, l'anthropologue Arnold Van Gennep a décrit quelque chose d'universel dans les sociétés humaines : les rites de passage. Chaque transition importante — naissance, initiation, mariage, mort — suit la même structure en trois temps.

Van Gennep, 1909 · Turner, 1969
La liminalité
L'état transitoire entre deux identités, deux états du monde. Un espace d'entre-deux où les repères habituels se dissolvent — et où quelque chose de nouveau peut émerger.
Préliminale
Séparation de l'identité ordinaire. On quitte ce qu'on était.
Liminale
L'entre-deux. Ni l'un ni l'autre. Tout est possible — et rien n'est stable.
Post-liminale
Réintégration dans un nouvel état. On entre dans ce qu'on devient.

Victor Turner a approfondi ce modèle en montrant que la phase liminale n'est pas juste un vide entre deux états — c'est un espace de transformation intense, chargé d'ambiguïté et de potentialité. C'est là que les identités se déconstruisent et se reconstruisent. C'est là que les liens les plus forts se créent.

Et c'est exactement ce que les trois disciplines du design cherchent à créer — sans jamais utiliser ce mot.

Le design transformatif crée des espaces liminaux pour les personnes. Le design systémique crée des espaces liminaux pour les organisations. Le design d'expérience crée des espaces liminaux pour les vécus.

La liminalité est leur territoire commun. Le sol dans lequel leurs pratiques s'enracinent. Et tant qu'elles ne le nomment pas, elles ne peuvent pas se parler — ni se rejoindre dans quelque chose de plus grand.

Les correspondances concrètes

Ce n'est pas une métaphore. Chaque concept central des trois disciplines a son équivalent direct dans le modèle liminal.

Dilemme désorientant Design Transformatif — Mezirow
Entrée en liminalité Le moment où les repères habituels cèdent
États mentaux pivots (PiMS) Design Transformatif — Gaggioli
Moments d'ancrage liminaux Les épiphanies ineffables au cœur du passage
Leviers de bascule Design Systémique — Meadows
Seuils liminaux du système Les points où le système peut se reconfigurer
Expérience peak Design d'Expérience — Pine & Gilmore
Communitas spontanée Turner — le lien intense créé dans l'expérience partagée
Rémanence Design Transformatif — persistance du nouveau Soi
Phase post-liminale La transformation intégrée dans le quotidien

Ces correspondances ne sont pas des coïncidences. Ce sont des convergences indépendantes vers la même vérité : la transformation humaine passe toujours par un espace d'entre-deux. Les disciplines l'ont découvert chacune de leur côté, en le nommant différemment.

Ce que la relation apporte à la liminalité

Mais il manque encore quelque chose dans ce tableau. La liminalité telle que Van Gennep et Turner la décrivent est essentiellement individuelle — une personne qui traverse un rite de passage, accompagnée par sa communauté.

Ce que les coopérations humaines révèlent, c'est une dimension que l'anthropologie classique n'a pas pleinement explorée : la liminalité relationnelle. L'espace d'entre-deux qui se crée entre des personnes qui coopèrent — et qui les transforme mutuellement.

Ce n'est pas une personne qui traverse un passage. C'est un collectif qui traverse quelque chose ensemble — et qui ressort différent, avec de nouveaux liens, une nouvelle mémoire partagée, une nouvelle façon de se voir les uns les autres.

Et pour que cet espace existe, il faut que quelqu'un le crée. Quelqu'un qui voit le territoire avant d'y entrer. Quelqu'un qui pose les conditions pour que la transformation soit possible.

C'est là qu'apparaît un concept que les trois disciplines n'ont pas encore nommé. Celui qui précède et conditionne toute liminalité.

Avant d'entrer dans l'espace liminal, il faut voir sa géographie complète. Ce moment de contemplation du territoire — c'est la métaliminalité.

Trois disciplines. Un territoire commun. Un concept manquant.

Design transformatif, systémique, d'expérience — elles travaillent toutes la liminalité. Elles créent des espaces de passage, des moments d'entre-deux où les personnes, les systèmes et les vécus peuvent se transformer.

Ce qu'elles n'ont pas encore, c'est le concept qui précède tout ça. Celui qui permet de voir la géographie complète avant d'y entrer. Celui qui crée le seuil.

C'est l'objet de l'article suivant.

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