La circulation, paradigme du design  ·  Texte 6 / 6

Ce qui fait circuler.
La circulation a
toujours un support.

Toute la série a montré que ce qui tient, circule. Restait une question qu'elle n'a jamais posée : par quoi ? Une circulation n'est jamais nue - elle passe par un médium, une forme, un outil. Concevoir ces supports, c'est mon métier. Voici ce que la théorie devient quand elle touche le terrain.

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Résumé des épisodes précédents

Tout est parti d'un renversement : rien ne tient tout seul, et ce qu'on prend pour des choses stables - une équipe, une institution, un lien - n'est vivant que tant que quelque chose y circule. Mais cette circulation, on ne la voit jamais en entier, chacun n'en perçoit que le fragment qui le traverse, et il faut un seuil particulier pour que le collectif la voie ensemble, la métaliminalité. Reste l'élan de faire circuler : c'est le don, avec sa dette jamais tout à fait soldée, qui en est le plus vieux moteur. Car lorsque plus rien ne circule, le lien ne se tend pas : il se défait. Ce texte peut se lire seul, il est aussi l'endroit où tout ce qui précède devient concret et opérable.

Le mot qui manquait

Il y a un mot qui manque à tout ce qui précède, et son absence n'est pas un oubli : c'est la question que la série gardait pour la fin. On a dit que la valeur, l'attention, la reconnaissance circulent entre les gens. On n'a jamais dit par quoi. Comme si la circulation flottait, désincarnée, d'un être à l'autre.

Or rien ne circule sans support. Une reconnaissance passe par un mot, un regard, un message, une trace écrite. Une décision collective passe par une réunion, un document, un vote, un canal. Un savoir passe par une conversation, un livre, une base de données. Retirez le support, et il ne reste rien à faire circuler : la circulation est son médium autant que son contenu.

Il n'existe pas de relation sans média. Ce qui relie les êtres est toujours porté par une forme matérielle - et cette forme décide de ce qui peut passer.

C'est le point où mon métier entre en scène. Car ces supports - une application, une convention, un rituel, une carte, une organisation - ne sont pas neutres. Ils ne transportent pas des relations préexistantes comme un tuyau transporte de l'eau. Ils décident de ce qui pourra circuler, sous quelle forme, et de ce qui durera. Les concevoir, c'est concevoir la socialité elle-même. Et une bonne partie de ces supports, aujourd'hui, sont numériques.

Le médium n'est pas neutre

L'idée n'est pas neuve. En 1964, le théoricien des médias Marshall McLuhan la résume par une formule restée célèbre : « le message, c'est le médium ». Il veut dire que la forme d'un canal compte plus que ce qu'il transporte : la télévision, l'imprimé, le réseau ne sont pas des contenants indifférents, ils façonnent, selon ses mots, « l'échelle et la forme de l'association et de l'action humaines ». Le médium n'ajoute pas un emballage au message : il détermine ce que le message peut être, et ce que devient celui qui le reçoit.

Appliqué à ce qui nous occupe, cela donne une règle de conception d'une portée considérable. Un outil qui compte ce que chacun apporte produit du calcul : chacun surveille son solde. Un outil qui rend visible ce que chacun apporte, sans le chiffrer, produit de la reconnaissance : chacun se sait vu. Même intention affichée, deux médiums, deux socialités opposées. Le médium fait la relation, pas seulement l'information.

Mais McLuhan a un angle mort, que le médiologue français Régis Debray a précisément pointé : il est trop déterministe. À le lire, la technique décide de tout, et l'humain suit. Debray corrige cela par une distinction qui va devenir, pour ma pratique, décisive.

Communiquer n'est pas transmettre

Debray, fondateur de la médiologie, sépare deux gestes qu'on confond presque toujours : communiquer et transmettre.

Communiquer

Transporter une information dans l'espace, à un instant donné, à autant de destinataires que possible. C'est l'affaire du signal, de la diffusion, de la portée. Vite, large, maintenant.

Transmettre

Faire durer une chose dans le temps, à travers les personnes et les générations. C'est l'affaire de l'institution, du support qui persiste, du sens qui tient. Lentement, profond, dans la durée.

Toute la culture numérique dominante est bâtie sur la communication : maximiser la portée, la vitesse, le nombre. Le viral, l'engagement, la notification. Et c'est là que se loge ma position, celle qui me distingue de l'essentiel du design numérique : je ne conçois pas pour communiquer, je conçois pour transmettre. Pour que le lien tienne quand l'attention retombe, que le savoir reste quand la personne part, que la coopération se transmette à ceux qui arrivent.

La plupart des outils numériques sont conçus pour faire passer un message le plus loin possible. Je les conçois pour faire tenir une relation le plus longtemps possible.

Debray ajoute une formule qui referme la boucle sur tout ce qui précède : « la différence n'est pas le contraire de l'harmonie, mais sa condition ». C'est, mot pour mot, ce que le texte sur le don disait de l'antagonisme : un système vivant n'efface pas les écarts, il les fait circuler. Un bon support numérique ne lisse pas les différences en un consensus mou : il donne aux différences un lieu où se dire, et de là, tenir ensemble.

La socialité se fabrique dans le médium

Ce n'est pas de la théorie hors-sol : la sociologie du numérique l'a établi. Antonio Casilli, dans Les liaisons numériques, démonte l'idée reçue selon laquelle le web nous isolerait ; il montre au contraire qu'il produit une nouvelle sociabilité, avec ses règles propres - et, ce qui devrait nous arrêter, il relit ces règles à travers Marcel Mauss : la circulation en ligne obéit à une logique de don et de contre-don. On publie, on partage, on répond ; on entre dans des cycles d'obligation réciproque qui n'ont rien de gratuit ni d'anodin. Le don que le texte 4 plaçait au socle du lien social est déjà, selon Casilli, à l'œuvre dans nos outils.

Dominique Cardon, de son côté, montre que les plateformes ne se contentent pas d'héberger la sociabilité : leur design la façonne. Ce qu'il appelle les régimes de visibilité - qui voit quoi, qui est mis en avant, ce qui reste caché - n'est pas une donnée technique neutre : c'est un choix de conception qui décide de la forme des relations possibles. Rendre visible, c'est déjà agencer le lien.

Concevoir un outil, ce n'est jamais concevoir une fonction. C'est décider ce qui, entre les gens, pourra se voir, revenir et durer.

La métaliminalité, dans l'espace numérique

Reste la question que je me suis longtemps posée, et qui décide de tout : mon concept central, la métaliminalité, tient-il encore une fois qu'on quitte la salle d'atelier pour l'écran ? Le savoir commun - « chacun voit que les autres voient » - semblait exiger la co-présence, le cercle, les corps dans une même pièce.

La réponse est que le numérique n'est pas l'ennemi de la métaliminalité : il en est le levier le plus puissant, et le plus dangereux. Car un outil numérique est exactement la technologie qui fabrique ou détruit du savoir commun à grande échelle.

Un tableau partagé où chacun voit ce que les autres voient, une trace consultable par tous, un espace où l'état du collectif est rendu lisible à tout le collectif : c'est de la métaliminalité outillée : le seuil du voir-ensemble, tenu par une machine, ouvert en permanence, sans qu'il faille réunir les corps. À l'inverse, un outil qui enferme chacun dans sa vue partielle - son fil, son tableau de bord, sa notification privée - détruit méthodiquement le savoir commun : chacun sait, mais personne ne sait que les autres savent. Le collectif se dissout en une somme de solitudes informées.

Concevoir un outil numérique, c'est décider si le collectif pourra se voir lui-même - ou s'il restera une addition de vues séparées.

Voilà pourquoi la métaliminalité n'est pas qu'une posture d'animateur : c'est un critère de conception. Devant n'importe quel dispositif - une appli, un canal, un rituel d'équipe - je pose la même question : rend-il le collectif visible à lui-même, ou l'émiette-t-il ? Fabrique-t-il du savoir commun, ou seulement du savoir distribué ? C'est la traduction directe, en geste de métier, de tout ce que la série a construit.

Trois terrains, trois natures de dispositif

Concrètement, ce travail se joue sur trois terrains - et le support à concevoir n'y est jamais seulement numérique. Il est aussi bien organisationnel et méthodologique, parce qu'une convention ou un rituel sont des médiums au même titre qu'une interface.

01

Entre une application et ses usagers

Là, le médium est le plus littéralement numérique. La question : l'outil laisse-t-il circuler et revenir ce que les usagers donnent - attention, contribution, entraide - ou le capte-t-il sans retour ? Un forum d'entraide, un espace de contribution, une carte de valeur qui circule : autant de médiums de reconnaissance à concevoir, ou à réparer.

02

Au sein d'une équipe et de ses métiers

Ici le support est surtout organisationnel. La question : existe-t-il un endroit où ce que chaque métier vit et sait puisse arriver jusqu'aux autres ? Un rituel, un canal, un format de compte rendu : des médiums de transmission entre des mondes qui, sinon, ne se voient pas.

03

Autour d'un parcours et de ses moments

Là, le support est méthodologique autant que technique. La question : ce qu'une personne donne à une étape se transmet-il à la suivante, ou se perd-il à chaque passage ? Une trace partagée, une convention de continuité : des médiums qui font tenir un parcours au-delà de ceux qui l'animent.

Et souvent, les trois à la fois. Une même situation demande un outil (ce qui fait circuler), un parcours (le chemin qui l’amène aux bons moments, jusqu’aux bonnes personnes) et des façons de travailler ensemble (les rôles, les rituels et les savoir-faire qui le font vivre et se transmettre). Concevoir l’un sans les deux autres, c’est poser un tuyau sans source ni destinataire.

TiBillet est le terrain sur lequel cette théorie s'éprouve, et dont je montrerai bientôt les formes concrètes. Sur les terrains coopératifs où j'interviens, la circulation ne sera plus une métaphore : une carte unique pour tout un réseau de lieux, une valeur qui passe d'un lieu à l'autre et laisse une trace consultable, une logique de communs plutôt que de captation. Le médium numérique y portera, à la lettre, ce que la série décrit : de la valeur qui circule, revient, et fait tenir un réseau, sans se trahir.

Ce que je conçois, au fond

On peut maintenant nommer exactement le métier. Je ne conçois pas des interfaces, ni des fonctionnalités, ni des « expériences utilisateur ». Je conçois les médiums par lesquels une socialité peut circuler et durer - qu'ils soient de code, de règles ou de méthode.

C'est ce qui rend ce travail opérable, et pas seulement pensable. Un dirigeant, une équipe, un porteur de projet n'a pas besoin d'adhérer à une anthropologie du don pour comprendre la question que je pose sur son outil ou son organisation : qu'est-ce qui circule ici, qu'est-ce qui n'arrive nulle part, et le support laisse-t-il le collectif se voir ? La théorie est derrière. Devant, il y a un dispositif à concevoir, et un lien qui, grâce à lui, tiendra plus longtemps qu'un message.

C'est là, exactement, que se rejoignent les trois portes de ce travail : le parcours qui fait éprouver le retournement, la série qui le fonde, et la pratique qui le met en œuvre. Ce dernier texte est le pont, celui où la relation, devenue circulation, trouve enfin le support qui la fait tenir dans le monde réel.

Références

Les sources mobilisées dans ce texte, et le point précis sur lequel chacune est convoquée.

Médiologie & théorie des médias

Sociologie du numérique

Le don (Mauss, Caillé), le savoir commun (Chwe) et la métaliminalité, mobilisés ici comme acquis, sont développés dans les textes 3, 4 et 5 de la série.

La série complète