La circulation, paradigme du design  ·  Texte 1 / 5

Rien ne tient tout seul.
Ce qui tient, circule.

On croit vivre parmi des choses isolées. Un corps, une amitié, une entreprise : chacun semble exister pour soi, comme une unité close sur elle-même. Pourtant, rien ne tient seul. Tout tient parce que quelque chose y passe, une parole, une attention, une confiance, une obligation, un geste.
Le design a longtemps conçu les choses. Il a moins souvent conçu ce qui circule entre elles.

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Prenez n'importe quoi qui vous semble stable. Une équipe qui fonctionne. Une institution. Une relation ancienne. Un écosystème. Regardez-le assez longtemps et la stabilité se dissout. Ce que vous preniez pour une chose isolée, une unité close, est en réalité un flux.

L'équipe tient parce que de l'information, de la reconnaissance, de la confiance y circulent en permanence ; qu'on coupe ces flux et il ne reste, en quelques mois, qu'un organigramme et des gens qui ne se parlent plus.

C’est le constat le plus banal qui soit, et pourtant le design l’a longtemps traité comme un arrière-plan. Moi y compris. Pendant des années, j’ai conçu des interfaces, des services, des systèmes ; j’ai fait circuler des informations, des usagers, des demandes, des contenus, des décisions. Je travaillais déjà dans ces passages, sans nécessairement les regarder comme l’objet même de la conception. Il a fallu aller lire ailleurs, dans des disciplines qui n’étaient pas les miennes, pour comprendre ce que mon travail faisait apparaître depuis longtemps : qu’une interface, un service ou une organisation ne tient pas d’abord par ce qu’il contient, mais par ce qui y circule.

Ce texte, et les 5 qui le suivent, partent de cette évidence, non comme une découverte de laquelle s’enorgueillir, mais comme un point de départ :

Ce qui tient n'est pas la chose seule. C'est ce qui circule à travers elle.

Une relation vivante n'est pas un état acquis : c'est un débit. Le vivant se reconnaît à ce qui y entre, en sort et s'y transforme. Ce qui ne circule plus est mort, qu'il s'agisse d'un organisme, d'une coopération ou d'un lien entre deux personnes. Concevoir, dès lors, ce n'est pas fabriquer de meilleurs objets. C'est prendre soin de ce qui passe.

Pour comprendre pourquoi cette évidence a été si longtemps invisible au design, il faut retracer comment il a pensé l'humain. Ce n'est pas un procès, c'est une généalogie. Elle ne raconte pas une succession d'époques qui s'annulent, mais des manières de penser l'humain qui se sont superposées et dont nous portons encore les traces. Chaque paradigme a saisi quelque chose de réel. Et chaque fois, il l'a saisi comme une chose isolée, en laissant filer ce qui circulait entre.

La longue marche vers l'humain, et ce qu'elle a manqué

Taylorisme · Bauhaus · première moitié du XXe
L'humain comme opérateur
On conçoit pour l'efficacité du geste : ergonomie, fonction, utilité. L'humain est un corps qui produit. Ce paradigme a donné des objets admirablement pensés, et des êtres réduits à leurs mouvements. Ce qui circulait entre les opérateurs, la coordination tacite, le savoir d'atelier, n'était pas un objet de conception : c'était du frottement à supprimer.
Design industriel · 1950–1980
L'humain comme consommateur
On conçoit pour le désir : style, identité de marque, obsolescence. L'humain a des émotions à déclencher et un portefeuille à ouvrir. Culture visuelle magnifique, relation à l'objet profondément asymétrique, un sens unique, du produit vers l'acheteur, où rien n'est censé revenir que le paiement.
UX · design centré utilisateur · 1990–2010
L'humain comme utilisateur
On conçoit pour l'expérience sans friction : personas, parcours, points de contact. C'est ici qu'« utilisateur » remplace « personne ». L'humain devient une somme de comportements observables et de besoins à satisfaire. On modélise, on teste, on optimise le tunnel. L'utilisateur est au centre du parcours, mais il reste l'unité de départ. On le rencontre par ses comportements, ses besoins et ses verbatims ; plus rarement à l'endroit où il est pris dans une relation avec d'autres. Ce que deux personnes se donnent, se doivent, taisent ou reconnaissent ne devient presque jamais l'objet même de la conception.
Design systémique · design de services · depuis 2010
L'humain comme nœud d'un système
On conçoit enfin pour l'interdépendance : écosystèmes, parties prenantes, effets de bord. C'est plus riche, plus honnête. Mais le système reste le sujet. Les relations deviennent des interdépendances à cartographier ; or une interdépendance n'est pas encore une relation habitée. La carte dit qui est relié, parfois ce qui passe ; elle ne dit pas encore ce que ce passage engage pour ceux qui le portent, ce qu'il leur coûte, ni à quelles conditions il peut durer.
Ce que ces textes proposent
L'humain comme être qui fait circuler
On conçoit pour ce qui passe entre les personnes, pas pour la personne isolée, pas pour le système abstrait, mais pour la circulation elle-même : ce qui entre, ce qui revient, ce qui se transforme dans le lien. C'est un paradigme qui prend pour unité non une chose, mais un mouvement.

Aucun de ces paradigmes n’était faux. Chacun saisissait une part réelle de la réponse : le geste, le désir, le besoin, le nœud. Mais chacun, seul, tendait à faire de cette part le tout, et laissait de côté ce qui reliait ces choses entre elles.
Ce que ces paradigmes avaient en commun n’était pas une cécité, mais une réduction. Elle a un nom, et elle traverse tout le siècle : l’utilitarisme, au sens où le M.A.U.S.S le combat, c’est-à-dire la réduction des rapports humains à l’intérêt, à l’équivalence et à la valeur calculable.
Or ce qui circule dans un lien - valeur de tous types, reconnaissance, confiance, obligation, attention - ne se laisse ni réduire à l’utilité, ni régler comme un compte. L’utilitarisme n’a pas nié cette circulation : il a moins su la voir qu’il n’a su la traduire. Nous retrouverons ce point dans le cinquième texte de la série, car c’est là qu’il devient politique.

Une relation n'est pas un flux entre deux nœuds

Il faut être précis, parce qu'on pourrait croire que le design systémique dit déjà tout cela. Il en approche, mais s'arrête au seuil. Cartographier des flux entre des acteurs, ce n'est pas encore travailler la circulation. Une flèche sur une carte d'acteurs indique qu'un échange existe ; elle ne dit rien de ce qui s'y joue.

Une relation est un espace vivant, chargé d'implicites, de contributions invisibles, d'attentes jamais formulées, de ce que chacun apporte sans le nommer et de ce qui lui coûte sans qu'il le dise. C'est là que les coopérations naissent, tiennent, ou se défont. Et elles ne se défont presque jamais par manque de moyens ou de bonne volonté.

Les coopérations échouent rarement sur le problème posé. Elles échouent parce que personne n'a pris soin de ce qui circulait, ou avait cessé de circuler, entre les gens.

C'est une observation de terrain, répétée jusqu'à devenir une règle. Deux organisations qui partagent les mêmes valeurs, les mêmes objectifs, les mêmes ressources, et qui n'arrivent pas à coopérer. Parce que quelqu'un n'a pas osé dire ce qui lui coûtait. Parce qu'une contribution essentielle restait invisible et non reconnue. Parce qu'un engagement avait été compris différemment de part et d'autre, et que l'écart n'a jamais circulé jusqu'à devenir dicible. Le système était bien conçu. La circulation, elle, ne l'était pas, personne ne l'avait jamais prise pour objet.

Même l'innovation obéit à cette loi

On pourrait croire que tout cela vaut pour le lien humain et s'arrête aux portes de l'économie mesurable, celle qui produit et qui invente. C'est l'inverse. Là où l'on a le plus étudié la naissance des choses neuves, on retrouve exactement la même loi de circulation.

Roberto Verganti, en cherchant d'où vient l'innovation qui compte, montre qu'elle ne vient ni du marché ni de la technologie seuls, mais d'un changement de sens, et que ce changement ne s'obtient pas en scrutant l'utilisateur à la loupe, mais en s'insérant dans un réseau d'interprètes où des visions se confrontent et circulent. L'innovation radicale n'est pas une propriété d'un objet : c'est ce qui émerge quand du sens circule dans un tissu de relations.

David Epstein, en cherchant d'où viennent les découvertes, aboutit au même endroit par un autre chemin : ce ne sont pas les hyper-spécialistes qui les font le plus souvent, mais ceux qui font circuler des savoirs entre des domaines éloignés. Ce qui passe d'un champ à l'autre produit ce qu'aucun champ ne produit seul. La découverte est un effet de circulation.

Deux enquêtes sur l'invention, menées loin de toute anthropologie, et une même conclusion : ce qui est fécond n'est pas la chose, c'est le passage entre les choses. Ce n'est pas une jolie idée relationnelle. C'est ce qu'on observe partout où l'on regarde comment le neuf advient.

Et si la relation commençait en soi

Reste une dernière conséquence, plus intérieure, et elle renverse une intuition courante. On croit volontiers que s'occuper de la relation, c'est s'occuper de l'autre : aller vers lui, comprendre ses besoins, s'y adapter. C'est ce que le design a fait, de mieux en mieux, pendant des décennies.

Mais la circulation ne commence pas dans l'espace entre deux personnes. Elle commence dans ce que chacun y met en jeu : ce qu'il apporte sans le nommer, ce qu'il attend sans le formuler, ce qui lui coûte et qu'il tait. Avant de rencontrer l'autre, on arrive avec une histoire, des habitudes de pensée, des contributions jamais mises en mots. Se voir soi-même dans le lien, avant d'y entrer, reconnaître ce qu'on y fait circuler à son insu : c'est un travail que le design a rarement pris pour objet, et qu'il m'a fallu apprendre autrement.

S'occuper de la relation, c'est d'abord s'occuper de soi : de ce qu'on met en circulation sans le savoir.

Ce n'est pas un outil de plus dans la boîte du designer. C'est un changement de ce qu'on prend pour l'objet même du design. On ne conçoit plus la chose ; on conçoit les conditions qui permettent à quelque chose de circuler, et de continuer à circuler sans se trahir.

Mais poser cela ouvre aussitôt une difficulté. Si tout tient par de la circulation, encore faut-il la voir, et la circulation, par nature, ne se voit pas d'un seul endroit. C'est l'objet du texte suivant.

Références

Les sources mobilisées dans ce texte, et le point précis sur lequel chacune est convoquée.

Innovation & design

Généalogie des paradigmes du design

Les fondations anthropologiques de cette thèse, le don comme circulation (Mauss, Caillé), l'encastrement de l'économie (Polanyi), sont développées dans les textes 4 et 5 de la série, où elles sont référencées en détail.

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