La circulation, paradigme du design  ·  Texte 2 / 5

Les relations, et ce qui
circule entre elles,
ne se voient que
d'un certain endroit.

Si tout tient par de la circulation, encore faut-il la voir. Or personne, depuis sa seule place, ne voit ce qui circule. Il faut un moment particulier pour ça, et trois familles du design l'ont découvert chacune de leur côté, sans se le dire.

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Le texte précédent posait que rien ne tient tout seul : ce qui tient circule. Reste un problème que cette thèse ne règle pas, et qui est la vraie difficulté pratique du métier. La circulation est invisible.

On ne voit pas passer la reconnaissance, la confiance, l'obligation, l'attention. On ne voit que leurs effets, souvent trop tard - quand quelqu'un s'en va, quand une coopération se grippe, quand un lien casse.

Et il y a pire que l'invisibilité. Ce qui circule ne se voit jamais en entier, parce qu'il ne se voit que depuis une position. Chacun, dans un système, ne perçoit que le fragment de circulation qui le traverse. Le développeur voit ce qui passe par lui, pas ce que le commercial encaisse ; le soignant voit ce qu'un patient lui donne, pas ce que le patient a cessé de donner ailleurs. Personne ne ment. Personne ne voit tout.

Voir la circulation exige un moment où les regards situés se rencontrent, et composent une carte que personne ne détenait seul.

Ce moment n'est pas un supplément. C'est le geste central du travail relationnel, et il a une structure précise que l'anthropologie a décrite il y a plus d'un siècle, à propos de tout autre chose. Avant d'y venir, un détour nécessaire : trois familles du design ont buté sur ce même moment, chacune l'a nommé à sa façon, et aucune ne l'a connecté aux deux autres.

Trois disciplines qui s'ignorent

Il y a aujourd'hui, en gros, trois grandes manières de faire du design qui propose de transformer quelque chose de plus profond qu'une interface.

Le design transformatif veut changer les personnes : il cherche à provoquer une bascule intérieure, une remise en cause des cadres de pensée.

Le design systémique veut changer les systèmes : il cartographie les interdépendances et cherche les points où une petite action produit un grand effet.

Le design d'expérience veut créer des moments qui marquent : il compose des séquences vécues dont on se souvient.

Trois objets apparemment distincts : la personne, le système, l’instant. Et pourtant, au cœur de chacune de ces méthodes, on retrouve le même geste : ménager un seuil, un espace de passage où ce qui était figé redevient mobile, où l’ancien état se défait avant que le nouveau se forme. Chacune a redécouvert, à sa manière, un objet anthropologique très ancien : le rite de passage.

La liminalité : ce que l'anthropologie avait déjà nommé

En 1909, l'ethnographe Arnold van Gennep publie Les rites de passage. Il y montre que toutes les sociétés marquent les grandes transitions, naissance, puberté, mariage, mort, par des rites qui partagent une même structure en trois temps : la séparation (on quitte son état ancien), la marge (on est entre-deux, ni l'un ni l'autre), l'agrégation (on entre dans le nouvel état). Van Gennep appelle la phase du milieu la phase liminaire, du latin limen : le seuil.

Un demi-siècle plus tard, l'anthropologue Victor Turner s'empare de cette phase du milieu et en fait bien plus qu'un passage vide. Dans The Ritual Process (1969), il montre que la liminalité est l'espace où les identités se défont, où les statuts ordinaires sont suspendus, où tout redevient possible, et où naît un lien d'un genre particulier entre ceux qui la traversent ensemble, qu'il nomme la communitas : une relation humaine intense, égalitaire, débarrassée des hiérarchies habituelles. La liminalité n'est pas un creux entre deux états. C'est le lieu même où quelque chose peut se transformer, où des liens robustes peuvent se nouer.

Le seuil n'est pas ce qu'on traverse pour arriver ailleurs.
C'est l'endroit où la transformation a lieu.

Reprenons alors nos trois disciplines avec cette clé. Ce qu'elles nomment différemment, ce sont trois entrées dans le même seuil.

Le dilemme désorientantDesign transformatif, Jack Mezirow
résonne avec
L'entrée en liminalitéle moment où les repères cèdent
Les points de levierDesign systémique, Donella Meadows
résonne avec
Les seuils du systèmeles points où il peut se reconfigurer
L'expérience mémorableDesign d'expérience, Pine & Gilmore
résonne avec
La communitasTurner, le lien né de la traversée partagée

Ces rapprochements ne disent pas que ces disciplines parlent de la même chose, ni qu'elles procèdent d'une même origine. Ils montrent qu'à des échelles différentes, elles rencontrent une nécessité semblable : créer un moment où les cadres ordinaires se desserrent assez pour qu'une transformation puisse advenir.

Ce n'est pas une identité, encore moins une filiation. C'est une hypothèse de lecture : trois pratiques distinctes semblent buter sur la nécessité d'un seuil.

Ce que la coopération ajoute au tableau

Il y a toutefois une différence décisive entre la liminalité classique et ce qui nous occupe, et c'est elle qui va rouvrir la question de la circulation.

Chez Van Gennep et Turner, la liminalité est essentiellement individuelle : c'est une personne qui traverse, l'initié, le pèlerin, le nouveau marié, accompagnée par sa communauté qui, elle, reste sur la rive. Le seuil est vécu par un sujet, et le groupe le tient.

Ce qui se joue dans une coopération est d'un autre ordre : c'est un collectif entier qui doit traverser ensemble, au même moment, et en ressortir avec une vision partagée qu'aucun de ses membres n'avait en entrant. Ce n'est plus une personne qui passe pendant que les autres regardent. C'est le groupe qui doit voir, ensemble, ce que chacun ne voyait que par fragments.

Et c'est exactement le problème posé au début : la circulation ne se voit que d'un certain endroit. Le seuil dont a besoin une coopération n'est donc pas seulement un espace de transformation, c'est un espace où les regards situés se composent, où le fragment que chacun perçoit rejoint les autres pour former la carte que personne ne détenait. Un seuil de mise en commun des perceptions.

Il ne suffit pas que chacun traverse. Il faut que le collectif voie
ensemble ce qui, jusque-là, n'existait que par morceaux.

Ce seuil-là ne s'ouvre pas tout seul. Personne, de l'intérieur, ne peut à la fois occuper sa position et composer la vue d'ensemble, c'est contradictoire. Il faut que quelqu'un ait préparé le moment, construit l'espace où les fragments peuvent se déposer côte à côte sans que ce soit vécu comme un procès. C'est un objet de conception à part entière, et c'est peut-être le plus important de tous.

Ce moment, où un collectif voit ensemble ce qui circule à travers ses liens, et commence, de ce seul fait, à pouvoir agir dessus, n'a pas encore de nom dans le design. Le lui donner, et montrer pourquoi voir ensemble ne suffit pas encore à pouvoir, c'est l'objet du texte suivant.

Références

Les sources mobilisées dans ce texte, et le point précis sur lequel chacune est convoquée.

Anthropologie du seuil

Les trois disciplines du design

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